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Nouveautés d'aujourd'hui et d'hier ; films de patrimoine et curiosités ; nos coups de cœur. Nous nous attachons à la promotion du cinéma d'animation dans notre page dédiée.

mardi 6 avril 2010

Napoléon vu par Abel Gance (1927)

D'abord le succès du début d'année (Avatar), puis un classique : certes les débuts ne brillent pas par leur originalité, mais nous aurons l'occasion, chers lecteurs, de nous rattraper. Attirer encore et toujours l'attention sur ce film nous semble pourtant un devoir, tant il nous parait que toute personne qui comme nous chérit le septième art devrait avoir la possibilité de le voir et de le revoir.

Or, ce Napoléon se mérite : il faut pouvoir se rendre aux rares mais spectaculaires projections (dernièrement, en décembre 2009, à la Cité de la Musique, Paris). L'acquérir en vidéo n'est pas très évident (1), et pour le reste, Napoléon, c'est tout ou rien. La magie du triple écran est anéantie par le report en vidéo (sauf à se coller le nez contre l'écran) ; et quand on a goûté à la projection avec orchestre ou au minimum avec orgue, les expédients deviennent profondément frustrants. Comme si le film ne supportait pas l'ordinaire, chaque séance réussie relève artistiquement mais aussi formellement de l'événement.

Nous ne craindrons pas ici de dire quelques banalités : la "musique de la lumière" (2), cette vision polyphonique du langage visuel où, sur un principe parfois proche de la perception subliminale, une quinzaine d'images en surimpression ou encore une succession de plans d'une fraction de seconde sont conçus comme les instruments d'un orchestre, n'a à notre connaissance pas été reproduite. Le premier et le dernier cinéma symphonique, comme si tout les autres films n'étaient que des œuvres narratives plus ou moins linéaires, relevant d'un art seulement dramatique aux multiples emprunts à la sphère littéraire et picturale. Personne n'a désavoué Gance mais personne ne l'a suivi, son film relève toujours de l'innovation plus de quatre-vingts ans après.

Mais nous avons parlé de triple écran, et ceux (ils sont encore trop nombreux) qui ne l'ont jamais vu n'en ont peut-être pas une idée très claire. Gance juxtapose trois caméras, donc trois projecteurs et trois écrans. Les plans où ce procédé sert à créer une image panoramique sont sans surprise et techniquement imparfaits à l'heure du cinémascope, car l'essentiel n'est pas là. D'ailleurs le cinéaste emploie plutôt le terme de triptique : l'utilisation la plus fréquente - et la plus convaincante - du procédé consiste à juxtaposer trois images différentes en un "split-screen" gigantesque. Gance adopte une démarche proche du triptique pictural en concentrant l'action sur l'écran central, sorte de retable dont les deux panneaux latéraux tiennent lieu de commentaire et d'ornement de la scène principale, au travers de composition symétriques. Dans la séquence finale du premier épisode (dont la version en triptique est malheureusement perdue), les trois écrans étaient mis à profit pour que se déchaîne la "double tempête" - spectaculaire séquence où les débats houleux de la Convention font écho à une traversée aventureuse de Bonaparte rejoignant le continent au milieu des éléments déchaînés.
Après la guerre, l'auteur, toujours obsédé par sa vision musicale du cinéma parlera d'ailleurs de "polyvision" par référence à la polyphonie. Idéaliste naïf, il s'épuisera jusqu'à la fin de sa vie à tenter de promouvoir son procédé totalement éclipsé par les systèmes de projection à écran large, le Cinémascope américain et le Kinopanorama russe. La polyvision, par l'infinie souplesse des trois projections simultanées, offrait des possibilités expressives d'une infinie variété là où - mais peut-être est-ce la faute des réalisateurs - les procédés à écran large n'ont été exploités que pour élargir le champ de l'image principale. Ce que Gance a défendu toute sa vie, c'est la possibilité d'un autre langage... Qui osera le suivre ?

Que nous propose Napoléon en dehors de ces vertiges d'esthétique formelle ? Une vision "historique" d'une naïveté caricaturale à la gloire du supposé héros, des baisses de régime tangibles, un intérêt curieux pour des épisodes anecdotiques, des ellipses curieuses laissant surtout - et pour cause - le goût de l'inachevé. Car Abel Gance ambitionnait de tourner six épisodes. L'expérience s'arrêta au bout de deux, et un troisième volet, tourné tardivement en 1960, ne parvint pas à retrouver le souffle initial. C'est qu'entre-temps, Gance était devenu le réalisateur aux projets fous qui faisait fuir les producteurs, et il fut longtemps cantonné à des travaux alimentaires - dont il réinvestissait les gains dans la promotion infructueuse de la Polyvision. Toujours hanté par son grand-oeuvre, le cinéaste proposa également deux versions sonorisés et complétées de nouvelles séquences en 1935 et en 1971. Ces deux versions nous semblent rétrospectivement plus faibles en raison de l'absence des triptiques, des anciennes séquences muettes projetées trop rapidement (3) et de la peu convaincante alternance, dans les séquences rajoutées, de plusieurs acteurs dans un même rôle.

Napoléon n'a ainsi pas de version définitive ni même de version intégrale car aucun des montages présentés en public ne peut être considéré comme l'expression ultime des souhaits de l'auteur ; par ailleurs le temps a fait son œuvre, égarant des séquences ça et là, et Gance lui-même a détruit la version en triptique de la "double tempête" dans un moment de désespoir. L'historien Kevin Brownlow en a proposé la version la plus longue actuellement disponible ; la version la plus "accessible" (plus souvent projetée et - difficilement - disponible en DVD) est une mouture raccourcie de celle de Brownlow, à l'initiative de la famille Coppola dont elle porte habituellement le nom. La partition d'Arthur Honegger étant elle aussi en grande partie perdue, cette version est habituellement distribuée en copie sonore avec une musique de Carmine Coppola. Napoléon vu par Abel Gance disait le titre complet : assurément, Abel Gance est bien le seul a avoir jamais vu (mentalement) son film comme il le souhaitait...

Il n'en reste pas moins difficile de résister à l'enthousiasme communicatif d'un réalisateur véritablement possédé par la rage de tout tenter, de pousser les conventions stylistiques du cinéma dans leurs derniers retranchements, de s'aventurer aux frontières de l'abstraction. Napoléon est un film où une simple bataille de polochons (si, si !) peut donner lieu à une expérimentation formelle. Encore aujourd'hui, quand le rideau s'ouvre subitement pour découvrir les deux écrans latéraux de la séquence finale, que ces images inouïes submergent la salle, on peut encore sentir et entendre le bruissement d'un public abasourdi par un film toujours surprenant quatre-vingts ans après sa première présentation. Si c'est un film maudit, alors c'est un Hollandais Volant du cinéma, condamné par son invraisemblable audace à attendre patiemment qu'on le prenne enfin au mot...

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(1) Des questions de droits s'opposant vraisemblablement à la distribution en vidéo de la majeure partie des films d'Abel Gance, et notamment des plus connus, dans tout ou partie de l'Europe, l'auteur de ces lignes s'est procuré, d'occasion, un DVD de la version Coppola, distribué en Espagne mais non en France (Studio-Canal et Manga-Films, réf. D1018). L'éditeur américain Flicker-Alley (http://www.flickeralley.com/ ) assure un minimum syndical qui devrait être la norme, en proposant La Roue et J'accuse. À commander sur internet.

(2) Célèbre expression du réalisateur : "
Il y a deux sortes de musiques : la musique des sons et la musique de la lumière, qui n'est autre que le cinéma."

(3) En raison du changement de cadence de projection (24 images par seconde au lieu de 18) intervenu entre-temps, et de l'absence de moyen de corriger ce problème à l'époque.

lundi 5 avril 2010

Avatar (Cameron, 2009)

Chez Cameron, la civilisation industrielle triomphante représente au mieux l’effort dérisoire d’une humanité orgueilleuse que les forces de la nature ramènent à la dure réalité à coups d’icebergs (Titanic), au pire la promesse d’un cercle vicieux de l’absurde et de la dévastation (Terminator) ; de toutes façons, homo prétendument sapiens ne comprend rien à rien, les messages de paix et d’harmonie n’atteignent qu’une poignée de convertis héroïques qui se sentent très seuls au moment de revenir parmi leurs congénères, bipèdes hébétés et incrédules (Abyss).

Dans son nouveau film, le cinéaste canadien n’est pas tendre avec des terriens conquérants facilement identifiables comme la représentation de ses chers voisins états-uniens, au travers de l’alliance douteuse (et probablement réaliste) entre des industriels cupides et superficiels et des militaires maniaques de la gâchette. Autant de colons lourdauds et violents en butte à une Mère Nature interprétée à la manière mystique et panthéiste, alla Miyazaki.

Ecologiste à défaut d'être réellement pacifiste (comme souvent outre-Atlantique, si vis pacem...), le propos lui-même n’est pas nouveau, pas plus que les moyens de la démonstration : une Pocahontas bleue et bondissante, de "bons sauvages" en communion avec la nature, le parcours initiatique d’un ancien soldat devenu ethnologue malgré lui, la bataille finale où le cinéaste souvent contemplatif se révèle tout feu tout flamme. Heureusement, Cameron n’en reste pas au pragmatisme du film à message. Il choisit délibérément le genre du conte (alternativement féérique et épique) en en acceptant les passages obligés. En résulte un récit conventionnel mais décomplexé qui incite à reconnaître qu'un peu de merveilleux ne fait pas de mal de temps en temps.

On sait l'auteur, depuis Titanic, poète du décor. Il invente ici un environnement foisonnant dans lequel l’homme disparaît et où plane encore l’ombre de Miyazaki : îles célestes, arches de pierre, arbres géants, labyrinthes végétaux. Une nature tantôt monumentale, tantôt féérique, submerge les personnages et impose sa puissance. C’est sans doute en cela que l'œuvre justifie son statut de manifeste du cinéma en relief ; personne ces derniers temps, à l’exception de Peter Docter (La-haut), n’avait fait « parler » la stéréoscopie d’une telle manière. Pesant gadget ailleurs, le procédé sert ici au mieux la beauté d’un paysage tour à tour enjôleur ou menaçant, qui semble absorber personnages et spectateurs.